Habiter ensemble à l’écran : récits et territoires au Festival IDÉAL

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Dans le cadre du Festival IDÉAL 2026, l’Institut de Nantes s’est associé au Cinématographe pour une journée de projections consacrée aux formes d’engagement collectif et aux manières d’habiter les territoires. À travers trois films - de la Sibérie au Brésil en passant par la Drôme - cette programmation explore des situations où se rejouent les liens entre communautés, environnements et formes de gouvernance.
L’article qui suit propose un retour de Sophie Halart, directrice de l’Institut, accompagné des textes de la cinéaste Camille de Chenay autour des œuvres présentées.

IDEAL 2026

Trois films, un fil rouge : l’engagement collectif

par Sophie Halart

« Pour la quatrième année consécutive, l'IEA de Nantes s'est associé au Festival IDÉAL et au Cinématographe pour une journée de projections et d'échanges. Ce partenariat, auquel nous tenons, prolonge la vocation de l'Institut à faire dialoguer arts, sciences et société au-delà de ses murs.

Cette édition était portée par Camille de Chenay, cinéaste, et Inès Valenzuela-Calvo, docteure en anthropologie, qui ont conçu et animé la programmation. Leur choix de trois films — Paradis d'Alexander Abaturov, Commune commune de Sarah Jacquet et Dorine Brun, et Saudades do Rio Doce de Claudia Neubern — tissait un fil rouge commun : celui de l'engagement collectif dans la défense d'un territoire, d'un habiter, et dans l'expérimentation de formes de gouvernance participative.

De la taïga sibérienne abandonnée aux flammes par un État absent, au village de Saillans tentant d'inventer une démocratie plus horizontale, en passant par les atingidos du Rio Doce dévastés par une catastrophe minière au Brésil, ces trois films — poétiques, tendres, parfois terrifiants — donnent à voir ce dont est capable l'intelligence quand elle se pense au pluriel. Ils en révèlent aussi les limites, souvent inscrites dans la persistance de normes, lois ou intérêts dont les périmètres et les temporalités restent étrangers à la texture des attachements .

Les discussions avec le public qui suivirent chaque projection portèrent sur le mode du récit cinématographique comme forme d'enquête et de témoignage, sur les méthodologies de délibération et de prise de décision collective — jamais aisées —, sur les réseaux de solidarité qui se tissent à l'échelle territoriale face à l'indifférence ou à l'hostilité des gouvernements, et sur les menaces et violences auxquelles sont routinièrement exposés les défenseurs de l'environnement, souvent des femmes.

Une après-midi et une soirée qui confirment la richesse de ce partenariat et l'importance de continuer à ménager, au cœur de la ville, des espaces où ces récits peuvent être vus, entendus et discutés ensemble. »

Paradis

À l’été 2021, une vague de chaleur et une sécheresse exceptionnelle provoquent des incendies géants qui ravagent 19 millions d’hectares dans le nord-est de la Sibérie. Dans cette région, au cœur de la taïga, le village de Shologon se voile d’un épais nuage de fumée. Les cendres noires portées par le vent propagent des nouvelles alarmantes : la forêt est en feu et les flammes approchent. Abandonnés par l’État, les habitants se mobilisent pour affronter "le Dragon". 

C’est au début du film, dans le presque noir, on écoute la voix d’un enfant, elle s’entend-là comme le ferait celle d’un guide, il est en train d’apprendre un texte pour un futur spectacle et celui-ci interroge « comment rétablir le lien entre les hommes ? » Et « où prendre une telle force ? » C’est à la Montagne sacrée que ces questions sont adressées. Car sur scène, on peut questionner les puissances, leur demander de nous éclairer. Elles s’incarnent, elles parlent et répondent. Dans la vie quotidienne, c’est autre chose, les puissances s’imposent. A Shologon en Sibérie, on l’entend de la bouche des habitant.es, les feux sont vivants : ils envahissent les forêts jusqu’à mettre en péril leur régénération et « installent la peur dans les hommes ». Pourtant les êtres humains semblent calmes, organisés, méthodiques. Ils papotent au cœur des braises et font face aux flammes hurlantes en creusant des tranchées. Leurs corps sont en première ligne du réchauffement climatique, leur communauté est abandonnée des politiques publiques, et dans ce face à face avec Feu, personnage central de leur scène, ils fabriquent un récit polyphonique. Comment faire peuple et non héros ? Comment faire renverser l’imprévisible en prévisible ? Comment faire avec la fatigue et l’inconfort ? Comment les puissances nous donnent la force de rétablir le lien entre les hommes ?

Saudades de Rio Doce

"Le 5 novembre 2015, dans l'État du Minas Gerais au Brésil, un barrage minier de rétention de déchets toxiques s'est rompu. Quarante millions de mètres-cube de boue vénéneuse se sont déversés dans le fleuve Rio Doce, cinquième bassin versant du pays. Parcourant 650 kms jusqu'à l'Océan Atlantique, cette vague immonde a détruit et contaminé toute forme de vie.Ce film est une rencontre avec ceux qui ont tout perdu, ceux que l'on appelle "os atingidos", les sinistrés. Auprès d'eux, je cherche à comprendre ce qui leur est arrivé, mais, surtout, j'accompagne leur parcours de reconstruction vers un avenir." Claudia Neubern

Saudades de Rio Doce s’ouvre par une image filmée par un téléphone portable. L’image est tremblante car celui ou celle qui porte la caméra est en train de s’échapper vers le haut d’une colline. En contre-bas, on aperçoit une coulée de boue qui dévaste la plaine à toute vitesse. Arrivée là-haut, le regard du téléphone essaie tant bien que mal de cadrer la catastrophe, serait-ce pour la contenir ou en témoigner ? Qu’est-ce que filmer dans un monde qui ne cache plus sa dévastation ? Pour Claudia Neubern, filmer, c’est se tenir debout, proche, et avec celles et ceux qui luttent, c’est participer à la quête de justice en portant et rassemblant les voix et les émotions d’une communauté touchée dans les veines de son territoire. C’est aussi encercler avec sa caméra la froideur des responsables de la rupture du barrage minier. Elle dessine alors deux mondes et l’impossibilité fondamentale qu’ils soient à armes égales. Car quelle est la mesure d’un jardin potager quand il est bordé par le plus grand train du monde, transportant par wagons des morceaux de montagne ? Le poète répond alors «  Il n’est pas utile de lutter avec des mots, ils sont sans chair et sans sang, et pourtant je lutte ». C’est cette résistance que le film met à jour et les liens sur lesquels celle-ci repose. Car en filmant, les échelles s’inversent : la vidéo urgente prise à bout de bas d’un paysage ravagé nous saisit plus que l’interminable litanie d’un capitalisme qui s’est usé en usant le monde. 

Commune commune

Aux élections municipales de 2014, dans la Drôme, les citoyens de Saillans confient la mairie à une liste proposant un partage du pouvoir entre élus et habitants. À l'heure d'un certain désenchantement politique, l'espoir suscité par cette victoire est immense. Cinq ans plus tard, alors que les élections municipales approchent, le village se réunit pour tirer un premier bilan de cette expérimentation politique. L'expérience sera-t-elle prolongée pour une nouvelle mandature ? 

Quand on rencontre pour la première fois les membres de la liste citoyenne de Saillans, ils discutent jardinières. Déjà, accords et désaccords fusent. La politique semble commencer les mains dans la terre. Plus tard à la mairie, tandis que la photographie du nouveau président de la République est mise dans son cadre, un citoyen glisse « c’est toujours étrange à notre époque qu’on aie un personnage qui incarne la nation ». Comment penser politique sans la croyance en un représentant providentiel ? Comment un film peut générer une autre vision du corps politique ? Ici, le siège du maire est d’abord filmé vide avant de recevoir un par un les membres du collectif citoyen qui œuvrent à la municipalité depuis 5 ans. D’ailleurs, même si certains visages reviennent à l’image, le personnage principal est bien cette liste citoyenne, dans sa configuration et sa reconfiguration. Car à la mairie, la stabilité se découvre venir de la reprise des sujets, de leur passage d’une bouche à l’autre, des discussions sans fin. Une citoyenne a posé le cadre : « on ne peut pas être d’accord, mais pourtant on va continuer à se voir ». Alors comment construire une municipalité dans la pluralité ? Car ce n’est pas des dissonances dont on veut se sauver, mais du clivage : celui qui coupe en deux le territoire en faisant se poser la question des « vrais » et « faux » habitant.es.